Ouvrons ensemble les portes du temps
Chapitre 1 : Ouvrons ensemble les portes du temps
Il était assis sur ce vieux banc de bois, le col de son manteau remonté contre le froid. Les feuilles d'automne tourbillonnaient autour de lui dans la lumière déclinante de fin de journée. Il l'attendait. Elle était en retard, comme souvent, mais ce n'était pas ça qui lui nouait l'estomac.
Dans ses mains moites, il serrait son téléphone. Il cherchait. Il cherchait le lieu parfait. Pas une simple chambre d'hôtel, non. Il lui fallait un refuge, un écrin hors du monde, capable d'exprimer tout ce que sa timidité l'empêchait de formuler à voix haute. "Week-end romantique", "cabane insolite"... ses doigts glissaient sur l'écran, faisant défiler des dizaines d'annonces sans âme. Comment un moteur de recherche pouvait-il comprendre la poésie qu'il voulait lui offrir ? Il se sentait si maladroit avec les mots.
La brume commença à se lever, léchant doucement les pavés de la petite place. Soudain, au milieu des résultats de recherche habituels, une image attira son œil. Une lourde porte médiévale en bois et en pierre. Un nom résonna comme une promesse oubliée : Le Clos de Cyrano.
Il eut l'étrange sensation que la brise qui agitait les branches s'échappait directement de la photo. Le parfum des feuilles mortes sembla se mêler à une lointaine odeur de feu de bois. Ses paupières, alourdies par l'attente, se fermèrent doucement. La réalité s'estompa... Il venait de franchir le seuil.
Pendant ce temps, à quelques rues de là, elle marchait d'un pas faussement distrait. Elle savait très bien qu'il l'attendait. Elle connaissait par cœur ses regards fuyants et sentait bien qu'elle ne le laissait pas indifférent. Mais devait-elle faire le premier pas ? « Non, se disait-elle en resserrant son écharpe, c'est à lui de m'étonner. » Elle rêvait qu'il la surprenne, qu'il l'emmène loin du bruit de la ville, dans un endroit secret. Un lieu où il trouverait enfin le courage d'être lui-même.
Loin de là, au-delà de la brume, le jeune homme venait de rouvrir les yeux. Mais ce n'était plus la petite place de la ville. C'était le bruit des sabots sur les pavés et l'effervescence du 17ème siècle. Il était seul, perdu dans une ruelle pavée.
Soudain, une ombre majestueuse lui barra la route : Cyrano en personne ! Intimidé mais poussé par l'urgence de ses sentiments, le jeune homme avoua la vérité. Il expliqua qu'il avait traversé le temps, seul, espérant que le poète lui souffle les mots magiques pour conquérir celle qui l'attendait dans son époque.
Le grand nez se pencha vers le garçon, l'œil brillant d'une malice mélancolique : « Cherche un endroit où on ne parle que de moi... Tu y trouveras mon âme, et les mots te viendront tout seuls. Cet endroit est rempli de fées... Cherche, mon ami, cherche comme moi j'ai cherché l'AMOUR. »
Un coup de vent fit tourbillonner le manteau du mousquetaire. La brume avala la ruelle... Le jeune homme rouvrit les yeux en sursaut. La brise d'automne lui caressait le visage. Il était de retour sur le banc. Le téléphone, toujours allumé sur la porte entrouverte du Clos de Cyrano, reposait sur ses genoux.
Une voix douce le fit tressaillir : « Je te cherche partout... » Elle était là. Il se leva, glissa le téléphone dans sa poche, lui tendit la main et dit simplement : « Viens... je sais exactement où nous devons aller. »
Chapitre 2 : La route vers l'inconnu
La route défilait, avalant peu à peu l'agitation de la ville. À travers la vitre, elle regardait les lumières urbaines céder la place à l'obscurité apaisante de la campagne. Dans l'habitacle de la voiture, une musique douce flottait, mêlée au ronronnement régulier du moteur. Elle l'observait à la dérobée. Il conduisait avec une assurance nouvelle, les mains détendues sur le volant, un léger sourire aux lèvres.
D'ordinaire, il aurait paniqué à l'idée de partir ainsi sur un coup de tête, sans planifier chaque détail. Mais ce soir, il semblait guidé par une boussole invisible. Il n'avait rien voulu lui révéler de leur destination, gardant le secret avec une malice qu'elle ne lui connaissait pas. « Fais-moi confiance », avait-il simplement murmuré en lui ouvrant la portière. Et, à sa propre surprise, elle s'était laissée porter avec délice.
Après quelques heures d'un voyage qui lui parut hors du temps, la route se fit plus sinueuse. L'air qui s'engouffrait par la fenêtre entrouverte avait changé ; il sentait désormais la terre humide, les feuilles de chêne et la forêt. Ils étaient arrivés au cœur du Périgord.
Soudain, au détour d'un chemin bordé d'arbres centenaires, les phares balayèrent la pénombre pour révéler les contours d'une périgourdine. Le véhicule s'immobilisa dans un doux crissement de graviers.
Il coupa le moteur. Le silence de la nuit les enveloppa instantanément, profond, presque magique. Devant eux se dressait un parc magnifique. C'était le Clos de Cyrano. Celui de son écran, celui de son rêve.
Il se tourna vers elle, les yeux brillants, débarrassé de tous ses doutes. « Nous y sommes... » chuchota-t-il.
Chapitre 3 : Le gardien aux branches d'argent
Dès qu'ils s'avancèrent sur les graviers du parking, le majestueux parc du domaine se dévoila devant eux, doucement mis en lumière par les éclairages nocturnes.
Sur leur gauche, un parfum subtil vint immédiatement caresser l'air frais de la nuit. Une élégante rangée d'une vingtaine de rosiers bordait l'allée. Cultivés avec passion et un amour infini par Perle, dont on devinait déjà la main verte digne d'une véritable fée, ils semblaient frissonner doucement pour leur souhaiter la bienvenue. Un peu plus loin de ce côté, à une cinquantaine de mètres, son magnifique potager reposait dans l'obscurité, promesse silencieuse de parfums et de saveurs authentiques pour le lendemain.
Face à eux, tel le gardien ancestral des lieux, trônait un majestueux cèdre de l'Himalaya. Son tronc tortueux et ses branches immenses semblaient enlacer le ciel étoilé. Du haut de ses cinquante ans, ce spécimen d'une rareté exceptionnelle, tant par sa silhouette unique que par sa longévité, veillait avec bienveillance sur le domaine. En portant le regard au loin derrière lui, au-delà des pelouses, on devinait les reflets argentés de la rivière qui serpentait paisiblement.
Mais c'est sur la gauche que le cœur du domaine battait. En pénétrant un peu plus dans le parc, la grande maison périgourdine se dressa devant eux, chaleureuse et rassurante. Juste devant eux, nichée comme un secret bien gardé, se devinait la cabane perchée avec son spa privé, la destination finale de leur voyage. Et sur leur gauche, les grandes baies vitrées de la véranda brillaient d'une lumière douce et accueillante.
Alors qu'ils s'imprégnaient du calme de la nuit, soudain apparue une silhouette bienveillante dans le chaleureux halo de lumière ambrée. C'était Perle.
Avec son sourire radieux et son allure apaisante, elle s'avança vers eux sur les graviers. Elle irradiait de cette douceur naturelle que l'on ne trouve que chez les âmes profondément liées à la terre et à la poésie des lieux. La fameuse fée du domaine, celle qui murmurait à l'oreille des rosiers, venait à leur rencontre non pas comme une simple propriétaire, mais avec la chaleur d'une amie de toujours heureuse de les accueillir.
Elle n'était pas seule à faire les honneurs. À ses côtés, l'escorte officielle du Clos de Cyrano trottinait joyeusement : Léo, un adorable « brac'ador » au regard débordant de tendresse, et Rubis, un magnifique border collie à l'allure vive et fière. Ces deux véritables boules d'amour, gardiens au cœur tendre, vinrent à leur rencontre. Leurs queues balayant l'air avec enthousiasme et leurs truffes curieuses cherchant les caresses vinrent briser la glace en une fraction de seconde.
La timidité du jeune homme, qui lui nouait encore l'estomac quelques heures plus tôt, s'évapora instantanément au contact de cet accueil si joyeux et spontané. La maitresse des lieux, le visage illuminé par un grand sourire, se pencha avec bonheur pour gratifier Léo et Rubis des caresses qu'ils réclamaient, charmée par cette réception pleine de vie.
— Bienvenue au Clos de Cyrano, murmura Perle d'une voix douce, les yeux pétillants de bienveillance. Venez, laissez le monde derrière vous. Votre cabane vous attend.